Itinéraire d’une bande dessinée

Je n’ai pas la prétention de vous expliquer dans les détails comment réaliser une BD, il faudrait un livre de 500 pages pour en faire une présentation correcte. Mais présenter simplement dans les grandes lignes ce qui se cache derrière l’album que vous tenez entre vos mains, pour vous aider à mieux appréhender tout le processus de réalisation.

La BD a été longtemps galvaudée, et les auteurs, reconnus comme des raconteurs d’histoires pour enfants traitant de sujets légers, leur travail ne pouvant être considérés comme une vraie démarche culturelle. Les critiques venant souvent de corporations artistiques qui préféraient dénigrer le métier, plutôt que de reconnaître qu’ils étaient loin d’avoir la pluridisciplinarité des auteurs de BD. Longtemps il y a eu une dissidence culturelle et générationnelle, en partie due à une production orientée exclusivement jeunesse, ainsi que l’import de comics Américain, racontant des aventures habillées d’une certaine violence mal perçue en Europe, heureusement, depuis quelques années, la tendance s’est inversée et les qualités artistiques des auteurs sont mieux reconnues, pour preuve de plus en plus souvent, les auteurs de BD sont sollicités pour travailler sur des productions cinématographiques, pour le concept art, ou le story-board. Cette mutation des mentalités, a été aidée par l’adaptation de nombreuses BD pour le cinéma, ainsi que certaines stars du cinéma et de la télé qui sont intervenues dans la production ou l’écriture d’albums, mais sur ce sujet nous pourrions avoir un autre débat tant les volontés et les résultats restent inégaux pour un grand nombre d’albums. D’un autre côté, cela a relancé le marché et dans le même temps l’a étouffé, tant l’offre dépasse la demande. Cela dit, réaliser une bande dessinée reste un travail bien plus complexe qu’il n’y parait.
Un auteur de BD se doit d’être conteur, illustrateur, styliste, décorateur, architecte… Il est à la fois acteur de tous les personnages de l’histoire et le réalisateur de ce qui est mis en scène. L’auteur de BD ne bénéficie pas de longes séquences animées, comme au cinéma, pour exprimer une émotion ou évoquer une action, de plus en règle générale les BD sont limitées à 46 planches, cela est lié au coût de réalisation des albums. Il devra donc choisir avec justesse, la bonne composition et le bon cadrage de chaque image pour donner l’illusion du mouvement, de l’action, du sentiment exprimé, pour laisser le lecteur imaginer ce qui s’est déroulé entre deux cases. C’est comme au cinéma, mais sans la musique…
Quoiqu’en y regardant de plus près, il y a une musique… inaudible. Pour donner de l’attrait à une histoire, il faut trouver le rythme, régler la cadence, mettre en osmose le scénario, le dessin et la couleur. Si cette partition est harmonisée, alors vous avez une mélodie silencieuse, qui séduira les lecteurs. Oui une BD a une Musique !
Un album de bandes dessinées se réalise souvent en équipe. Le scénariste invente et rédige le scénario de l’histoire, le dessinateur réalise les planches que le coloriste mettra en couleurs. Parfois on fait appel à d’autres talents, pour le design, le story-board, la documentation, l’encrage, le lettrage… Mais quel que soit le nombre d’artistes qui participent à la réalisation de l’album, ceux-ci doivent former une équipe soudée, avançant dans la même direction. C’est comme dans un orchestre ; qu’un seul des musiciens joue faux, et c’est toute l’œuvre qui s’écroule au détriment de l’équipe.
Pour terminer, sachez que ce métier se construit sur le talent (il en faut un peu), la passion et le travail. L’auteur de BD évolue dans un monde merveilleux où l’on bénéficie depuis longtemps des 35 heures… par jour ! Les congés payés n’existent pas. La couverture sociale est ridicule, et la retraite, pour peu que l’on y pense, dépendra du nombre d’albums vendus. Cependant le percepteur n’oublie jamais sa petite visite.
Vous l’aurez compris, il faut vraiment être motivé et passionné. Mais si l’aventure vous tente, il y a quelques éléments à prendre en considération. Comme dans tout métier, la bande dessinée a ses thermes et ses codes. Lorsque l’on dialogue avec un collègue, un imprimeur ou l’éditeur, il est important de parler le même langage. Je vais donc vous donner quelques explications sur la composition d’un album et de son contenu.

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Au fur et à mesure que les planches sont finalisées, celles-ci sont envoyées à l’atelier de photogravure. L’originale est photographiée pour donner un film positif transparent (cello) du trait noir, réduit aux dimensions de publication. Puis à partir de ce film, deux épreuves, dont une de sécurité, sont imprimées sur un papier à dessin de qualité dans un gris léger ou un bleu pâle, ces couleurs ne peuvent être reprise à la photogravure. Ces épreuves ou (bleus), sont retournés au coloriste pour la mise en couleurs. La couleur sera réalisée, à la gouache, à l’aquarelle ou avec des encres de couleur, en s’aidant du dessin qui apparaît légèrement en bleu ou en gris, mais qui disparaîtra sous la peinture. Pour vérifier son travail, le coloriste pourra de temps en temps, en plaçant le film transparent sur l’épreuve, juger du rendu de son oeuvre.

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Processus de mise en couleur traditionnelle. La planche réalisée à l’encre noire. La planche imprimée en bleue avec le cello. La mise en couleur sur le bleu avec le cello pour ajuster le travaille et la planche finit.

Aujourd’hui, la grande majorité des mises en couleurs sont faites par des moyens numériques. Cela ne donne pas plus de talent au coloriste, mais dans la pratique, c’est bien plus productif. Dans ce cas les planches sont scannées et sont déposées sur un serveur FTP, sur lequel, le coloriste viendra télécharger les fichiers pour réaliser sa mise en couleur avec des logiciels comme Adobe Photoshop© et Corel Painter©. Après validation des différents intervenants, les fichiers sont à nouveau déposés sur le serveur FTP de l’éditeur qui terminera la composition de l’album, pour l’envoyer chez l’imprimeur.
La mise en couleurs terminée. Le film du trait noir et l’épreuve coloriée, partent à l’atelier de photogravure où les couleurs seront analysées afin de déterminer pour chaque nuance de ton, les proportions de cyan, de magenta et de jaune. Un film est fait pour chaque couleur. Ces trois films s’ajoutent au film du trait noir, ce qui permet de réaliser leurs transferts sur plaque offset pour une impression en quadrichromie. Cette dernière étape vaut aussi pour une mise en couleurs par ordinateur.

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Après toutes ces explications techniques, revenons à la naissance de l’album, car avant de découvrir les nouvelles aventures d’une BD chez le libraire, il y a eu avant une aventure humaine, personnelle ou en équipe. À la base de tout projet, il y a une idée d’histoire, qui sera imaginaire ou inspirée de faits réels. Tous les sujets peuvent être traités en bande dessinée : aventure, science-fiction, heroic fantasy, policier, comique, historique… Que son oeuvre soit pour tout public, ou pour adultes, avec un traitement moins conformiste, l’auteur trouvera toujours de nouveaux sujets, ou apportera son talent et son imagination pour renouveler des sujets que l’on croyait éculés.
Tout commence par l’écriture de l’histoire. Elle est imaginée par un scénariste qui parfois est aussi le dessinateur. Un résumé de deux à trois pages appelé Synopsis présente les grandes lignes de l’intrigue. Il est composé de trois parties : la présentation, le développement, et le dénouement. Cela donne une idée des personnages et de l’aventure qu’ils vivront, avec les actions principales et la chute.
Ensuite le développement est réalisé (Scénario), écrit en 10 à 30 pages, racontant l’histoire en détail. Les personnages, les décors et les rebondissements y seront décrits. En général c’est le scénario qui est fourni à l’éditeur, qui jugera de l’intérêt du projet. Pour mettre toutes les chances de son côté il est intéressant de faire participer le dessinateur à cette étape, pour qu’il fournisse des crayonnés des personnages et trois à quatre planches finies, même si elles ne sont pas gardées dans le projet final. L’avenir du projet dépend donc du sérieux dans la réalisation de cette étape. Le projet étant validé par l’éditeur, le découpage du scénario est réalisé. C’est l’étape la plus importante. Le découpage présente le plan complet de chaque planche, scène par scène, case par case, avec la narration et les descriptifs techniques, comme le moment de la journée, les décors, les costumes, les accessoires, les plans de caméra en fonction des émotions à faire passer… Tout cela pour, généralement, les 46 planches (Standard de l’édition), qui composent l’album. Le dessinateur, le scénario découpé en main, peut commencer le dessin de la bande dessinée. S’il ne l’a pas fait au préalable pendant l’écriture du scénario, avant de commencer la réalisation des planches, celui-ci devra s’immerger dans l’univers de l’histoire. Ceci implique un long travail de recherche graphique. Les traits des personnages devront refléter les caractéristiques psychologiques définies par le scénariste, sans négliger les décors qui donneront l’ambiance. Les bases graphiques étant posées et maîtrisées, la réalisation des planches peut commencer.
Au fur et à mesure de l’achèvement des planches, le dessinateur livre les pages terminées à l’éditeur, qui après validation, commencera à verser aux auteurs, des avances financières sur les droits d’auteur à venir. Les planches terminées seront numérisées pour une mise en couleurs informatique, ou confiées à un imprimeur, qui réalisera des épreuves (aussi appelé « bleu » dans le jargon professionnel) au format de publication, qui permettront une mise en couleurs plus traditionnelle. Je conclus en disant que cette méthode de travail est généraliste, souvent utilisée, elle ne représente cependant pas l’unique façon d’appréhender la réalisation d’une BD. L’essentiel étant d’être cohérent et organisé dans les étapes de travail.

Le matériel

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Après se survol des bases de la réalisation d’un album, il me parait intéressant de brosser de façon assez large, car il n’y a pas de matériel type,  les outils utilisés par les artiste pour réaliser les bandes dessinées. Tous les moyens d’expression sont bons. Cela dépendra de la sensibilité de l’artiste, des techniques qu’il affectionne et du sujet à traiter. Je vais cependant vous présenter les plus utilisés.
Pour commencer, il y a le papier fin et de qualité médiocre pour les recherches graphiques, le story-board, et parfois le premier jet de la planche. Un papier de qualité supérieure à grains fins (type lavis technique), de 200 à 300 grammes d’épaisseur, capable de supporter les éventuelles retouches de grattage et qui ne se froisse pas au gommage, pour réaliser la planche définitive. Pour s’exprimer, l’artiste utilisera des crayons de papier ou des porte-mines, avec des mines noires, dures ou tendres. De plus en plus d’artistes réalisent leurs crayonnés avec des mines bleues, faciles à supprimer à la photogravure ou lors de la numérisation. Cela dispense de l’étape du gommage. Pour l’encrage ou la mise au noir, le matériel est plus varié. L’encre de Chine, pour son pigment, l’intensité du noir et sa tenue à la lumière. La plume, pour un dessin précis et nerveux. Le pinceau, bien plus difficile à maîtriser, mais qui donne un trait d’une incomparable souplesse. Les feutres à mines calibrés, qui sont en constante progression par le progrès apporté au débit et à la qualité des encres. Pour le nettoyage de la planche, on préférera une gomme de qualité extra douce, ou des gommes de type « mie de pain ». L’inconvénient des gommes est qu’elles dégradent l’encrage et se chargent en graphite, finissant par salir le papier. C’est pour cette raison que de plus en plus de dessinateurs réalisent leur crayonné avec des mines bleues. D’autres utilisent une table lumineuse. La feuille crayonnée est posée sur la table et recouverte d’une feuille vierge sur laquelle sera réalisé l’encrage. Cette méthode apporte quelques contraintes, mais donne un résultat parfait. Immanquablement, des erreurs sont commises ; elles seront rectifiées par retouches à la gouache blanche ou par grattage avec une lame de rasoir. Pour la mise en couleurs, suivant les artistes, les techniques sont diverses : encres liquides, gouache, acrylique, aquarelle, feutres, crayons de couleur… Parfois toutes les techniques combinées. Seule la peinture à l’huile, trop longue à mettre en œuvre, n’a pas les faveurs des coloristes.
Cependant, avec les progrès apportés dans le domaine informatique, de plus en plus de mises en couleurs sont réalisées sur ordinateur. Liberté d’expression, gain de temps, communication et travail collaboratif sont apportés par l’outil internet. Certains commencent même à concevoir leur BD entièrement sur ordinateur, c’est le début de la BDAO.
Les avancées apportées à des logiciels comme Adobe Photoshop© et Corel Painter©, s’ils sont bien maîtrisés, permettent des rendus naturels parfois impossibles à différencier de ceux des méthodes traditionnelles. Il est toutefois indispensable d’utiliser un ordinateur véloce avec un écran calibré renvoyant une image et des couleurs fidèles à ce qui sera imprimé, un scanner d’une résolution minimum de 1200 dpi, ainsi qu’une tablette graphique, indispensable pour un rendu naturel.
Pour conclure, quels que soient les techniques et le matériel utilisés, c’est toujours la main de l’homme qui exécute. L’informatique, si elle apporte le confort, ne vous donne aucun talent, elle n’est qu’un outil parmi d’autres. Sans imagination et maîtrise des techniques traditionnelles, le rendu sera toujours fade et impersonnel.
Voilà pour cette présentation, qui, je l’espère, vous aura éclairé sur la réalisation d’une bande dessinée.

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